Catégories
Non classé

Revenu de base et monnaie hélicoptère: du pareil au même ?

L’idée de l’helicopter money selon laquelle les banques centrales pourraient verser directement de l’argent aux citoyens fait son chemin et fait souvent l’objet de confusion avec l’idée du revenu de base. Quelles sont les convergences possibles entre deux concepts dont les justifications théoriques sont pourtant bien distinctes ?

« Supposons qu’un jour un hélicoptère vole au-dessus de cette communauté et largue 1 000 dollars en billets depuis le ciel. Évidemment, les membres de la communauté vont s’empresser de récolter les billets. Supposons encore que tout le monde est convaincu que cela était un événement exceptionnel qui ne se répétera pas. » — Milton Friedman, 1969

Lorsqu’en 1969, Milton Friedman lance l’idée de l’helicopter money, la chose a de quoi surprendre. Par quelle logique le fondateur de l’école de Chicago, berceau de la pensée néolibérale, en arrive-t-il à suggérer que donner de l’argent gratuit à tout le monde serait bénéfique pour l’économie ? Loin d’un discours philanthropique, Friedman cherche en fait simplement à illustrer d’une métaphore des plus parlantes sa théorie de la neutralité de la monnaie. 

Friedman pose la question : que se passerait-il si l’on arrosait, comme du haut d’un hélicoptère, la population avec des billets de banques fraîchement imprimés ? Rien d’autre, selon Friedman, qu’une augmentation générale du niveau des prix, proportionnelle à l’augmentation de la masse monétaire qu’aura provoquée cette pluie de billets venus des cieux. Par cette expérience de pensée, Friedman cherche ainsi à démontrer que l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire, et que les banques centrales sont toujours en mesure d’éviter la déflation.

Mais en réalité, l’idée farfelue selon laquelle la banque centrale pourrait verser de l’argent à tous les citoyens remonte bien avant Milton Friedman. En 1924 par exemple, l’ingénieur Clifford Hugh Douglas énonçait sa théorie du « crédit social ». Une composante importante de la théorie de Douglas était de verser à chaque famille un « dividende national » mensuel, généré par création monétaire et dont le montant varierait selon la production nationale. 

Bien que cette théorie ait fait des émules au Canada dans les années 1930, le crédit social a depuis été largement relégué aux oubliettes de l’histoire de la pensée économique, laissant ainsi à Friedman la paternité du concept, et l’appellation fantaisiste qui va avec.

C’est en grande partie Ben Bernanke, l’ancien président de la banque centrale américaine, qui ressuscite l’helicopter money de Friedman. Dans un célèbre discours, il évoque l’idée qu’en cas de déflation persistante (comme au Japon), la banque centrale aurait toujours la possibilité de faire usage de son hélicoptère pour accomplir son mandat : le maintien d’une inflation aux alentours de 2 %. 

Radicale, l’idée a longtemps suscité les ricaneries des économistes, et valut par exemple à Bernanke le surnom moqueur de « Helicopter Ben ». C’est que ce concept va à contresens de l’idéologie monétaire du XXème siècle, au cours duquel les mécanismes de création monétaire ont été progressivement retirés du giron des États souverains pour être confiés au secteur bancaire privé, via le crédit bancaire. Elle va à l’encontre de décennies de traditions austères de la politique monétaire.

Une forme alternative de création monétaire

Il existe un malentendu récurrent sur la signification même d’helicopter money, probablement entretenu par le fait que Friedman n’a probablement jamais proposé sérieusement de mettre en place son idée. 

Ainsi, celle-ci se retrouve sujette à différentes interprétations, certains assimilant le concept à une vulgaire monétisation des dépenses publiques (opération par laquelle la banque centrale achète et annule les bons du trésors du gouvernement) comme cela était monnaie courante jusqu’à l’après-guerre. Mais la définition qui nous intéresse ici, c’est celle, plus radicale, qui consiste à définir l’helicopter money comme une opération de création monétaire spécifiquement orientée vers les citoyens.

Avec l’helicopter money, la création monétaire est gratuite, sans contrepartie, et arrive, tout droit de la planche à billets ou plus probablement de nos jours d’un transfert numéraire, sur le compte bancaire des bénéficiaires. 

C’est donc une forme alternative de création monétaire, bien différente de la création monétaire la plus courante : celle opérée par le secteur bancaire privé. Comme l’a récemment démontré la Banque d’Angleterre 1, ce sont en effet les banques privée qui créent la vaste majorité de la masse monétaire en circulation, lorsqu’elles émettent des crédits.

D’ailleurs l’avantage de l’helicopter money est précisément de contourner le secteur bancaire lorsque celui-ci ne prête pas aux agents économiques.

L’helicopter money est également bien différent des politiques dites d’assouplissements quantitatifs auxquels se prêtent actuellement les banques centrales. Les opérations d’assouplissements quantitatifs, souvent nommés QE (de l’anglais quantitative easing) ont pour but de parer à un risque de déflation de l’économie et de stimuler la relance du crédit. Ils consistent en un achat massif par la Banque Centrale d’actifs financiers, comme des obligations d’État, avec de la monnaie de base (réserves) créée expressément pour cela. Il s’agit donc d’une injection de monnaie dans le système financier dans le but d’inciter les banques (qui se retrouveraient avec plus de liquidités) à prêter davantage. Mais à la différence de l’helicopter money, la création monétaire via le QE est la contrepartie de l’acquisition d’actifs financiers, et est donc censée être temporaire : lorsque les actifs sont remboursés, la monnaie créée par le QE est détruite.

C’est en grande partie en raison de l’échec des diverses expériences de QE à travers le monde qu’un nombre croissant d’économistes vantent aujourd’hui les mérites de l’helicopter money.

L’helicopter money comme alternative au quantitative easing

En effet, les résultats des opérations de QE entreprises ces derniers temps par la BCE, la Banque du Japon et même la FED, n’ont pas vraiment répondu aux attentes. Si les banques ont assoupli leur condition de prêt, cela ne s’est pas traduit par une relance significative du crédit. La « transmission monétaire » ne fonctionne pas. Pour leur défense, les banques ne sont pas les uniques responsables : l’échec du QE s’explique en partie par un manque de demande pour le crédit bancaire, en raison du fait que les entreprises et les ménages sont déjà trop endettés, ou jugent que les perspectives économiques ne sont pas suffisamment optimistes. Conséquence : les banques centrales ont beau injecter des trillions de réserves, celles-ci ne sont pas relayées dans l’économie réelle, conduisant à une stagnation économique et une inflation toujours très basse.

Non seulement inefficaces, ces politiques d’assouplissements quantitatifs sont soupçonnées de favoriser l’émergence de bulles spéculatives puisque ces achats massifs réalisés par la BCE ont tendance à fortement gonfler la valeur des actifs. On reproche aussi à ces opérations de QE de creuser les inégalités économiques puisque ces actifs qui voient leur valeur augmenter sont détenus par des agents déjà particulièrement puissants économiquement. Dans une étude, la Banque d’Angleterre estime en effet que le QE a augmenté de 40 % la richesse des 5 % les plus riches 2.

Face à cela, la fameuse idée de Milton Friedman revient à l’ordre du jour, avec plus de sérieux que l’économiste américain ne lui en accordait. À partir de 2012, certains économistes dont Steve Keen et Anatole Kaletsky ont d’ailleurs rebaptisé l’idée autour du slogan « QE for people » qui fait ces temps-ci l’objet d’une campagne européenne, et défend à la fois l’idée de l’helicopter money mais aussi l’idée d’un « Green QE », c’est-à-dire que ces politiques d’assouplissement quantitatif serviraient à financer des investissements en biens et services (et par cela même des emplois) entièrement tournés vers des intérêts environnementaux.

L’argument est simple : puisque le secteur bancaire n’est pas capable de « transmettre » la politique monétaire, pourquoi la banque centrale ne pourrait-elle pas aller plus loin et intervenir directement dans l’économie réelle à sa place ? D’autant que le moyen le plus simple pour relancer l’inflation est certainement de distribuer de l’argent à la population, bien plus à même de la dépenser que ne le sont les banques et les grands épargnants. 

C’est dans ce contexte que le débat autour de cette idée a pris un nouveau tournant le 10 mars 2016, lorsque le président de la BCE lui-même, Mario Draghi, déclarait que l’idée d’un helicopter money était « un concept très intéressant », bien que la BCE ne l’ait pas encore étudiée. Curiosité sincère de Draghi ou maladresse de communication ? En tout cas, cette déclaration a provoqué une vague de polémiques et de discussions dans la communauté financière mondiale qui est en partie responsable du fait qu’aujourd’hui, l’idée fait petit à petit son chemin auprès des décideurs politiques.

Et le revenu de base dans tout ça ?

Les similarités entre les deux concepts ont conduit certains commentateurs à faire le rapprochement entre ces deux concepts, voire même à les assimiler. Pourtant, il s’agit bien de deux concepts différents à la fois dans la forme mais également dans ses justifications économiques et philosophiques.

Indéniablement, la ressemblance la plus forte entre le revenu de base et l’hélicopter money concerne le fait que les deux concepts renvoient à un versement d’argent à tous les citoyens sans contrepartie ou contrôle des ressources. On retrouve ici deux des principes essentiels derrière le revenu de base : universalité et inconditionnalité.

Une fois ces rapprochement faits, il convient immédiatement de pointer du doigt la différence pratique la plus évidente entre les deux concepts : la périodicité des paiements n’est pas une caractéristique fortement établie dans le paradigme de l’helicopter money. En pratique, la plupart des économistes (Eric Lonergan, Willem Buiter) défendant l’helicopter money évoquent plutot un versement one shot (en une seule fois), avec éventuellement la nécessité (mais non la promesse) de réitérer le versement si la banque centrale le juge pertinent. À ce titre, l’helicopter money s’apparente davantage à un « dividende social » ou « dividende citoyen » qu’à un revenu de base. 

Autre différence majeure : les propositions contemporaines de revenu de base impliquent généralement une redistribution des richesses par fiscalité, alors que la particularité essentielle de l’helicopter money est le recours à la création monétaire, sujet qui en soit fait l’objet de controverses au sein du mouvement du revenu de base. 

Cette différence peut néanmoins être vue sur le plan philosophique comme un rapprochement à la notion de prédistribution, telle que défendue par certains penseurs du revenu de base (James Meade, Yoland Bresson notamment). Selon cette vision, le revenu de base n’est pas tant une redistribution des richesses a posteriori, mais la distribution du fruit du capital commun comme un héritage.

En réalité, les différences à la fois dans les modalités pratiques que les fondements philosophiques sont d’autant plus claires lorsque l’on analyse plus finement les objectifs politiques derrière les deux propositions.

L’helicopter money est une mesure ponctuelle dont l’objectif unique est de stimuler l’activité économique pour parer à une menace de spirale déflationniste, cela en distribuant à la population, seulement quand c’est nécessaire, de la monnaie nouvellement créée.

Le revenu de base correspond quant à lui à un revenu perçu régulièrement dans l’optique de garantir à chacun un niveau de vie décent et une modernisation de la protection sociale. Il implique, chez nombre de ses partisans, l’idée d’une meilleure redistribution des richesses et d’un renforcement de la protection sociale. 

C’est pourquoi, alors que la littérature sur le revenu de base développe un argumentaire éthique autour de ces principes, les partisans de l’helicopter money n’y voient guère qu’une modalité pratique, afin de pouvoir rapidement relancer la demande et cela sans nécessité d’action gouvernementale. Certains tenants de l’helicopter money n’hésitent d’ailleurs pas à sacrifier l’universalité sur l’autel de l’efficacité économique, argumentant que donner de l’argent aux riches serait inutile pour stimuler la demande, et proposent donc de cibler les versements auprès des ménages dont les revenus sont inférieurs à un niveau défini.

Au final on peut aisément conclure que les deux concepts s’inscrivent dans des cadres institutionnels bien distincts. Le revenu de base relève clairement du champ des politiques sociales (même si ses partisans diront qu’il s’agit de bien plus qu’une simple mesure sociale) relevant des compétences du gouvernement, alors que l’helicopter money constitue un instrument de politique monétaire au service de l’objectif principal de la banque centrale : la stabilité des prix.

L’helicopter money, piste de décollage pour le revenu de base ?

Malgré ces importantes distinction théoriques et pratiques, il est intéressant de remarquer la porosité de ces deux concepts dans le champ politique. Ce n’est probablement pas une coïncidence si de nombreux tenants du revenu universel (mais pas tous) défendent également l’idée de l’helicopter money. Et vice versa.

C’est que les partisans des deux concepts partagent des intérêts stratégiques communs, notamment car ils se heurtent aux mêmes blocages. Par exemple, l’idée selon laquelle il n’existe pas « d’argent gratuit » et que tout revenu se mérite, par le travail. 

Autant pour les partisans de l’helicopter money que du revenu de base, l’émergence des deux débats est une contribution utile pour faire avancer l’acceptabilité politique de l’idée d’un versement d’argent « gratuit » sans contrepartie.

Pour les défenseurs du revenu de base, qui passent une grande partie de leur temps à devoir expliquer comment mettre en place le revenu de base, la manne financière potentielle qu’apporterait le recours à la création monétaire est également un argument pratique. Le fait que la politique monétaire soit capable subitement de mobiliser des milliards d’euros pour venir au secours du système bancaire et financier permet de faire avancer l’argument selon lequel la difficulté du financement du revenu de base est essentiellement une question de choix politique. 

De façon plus prospectiviste, l’expérimentation dans un avenir plus ou moins proche d’une forme d’helicopter money serait stratégiquement très utile à la cause du revenu de base. À l’instar du dividende citoyen en Alaska, souvent cité en exemple comme une forme de revenu de base, le versement d’un dividende monétaire par une banque centrale créerait un précédent supplémentaire de versements inconditionnels, et ce potentiellement à très grande échelle si l’on envisage cela dans la zone euro.

Certains vont même plus loin en envisageant que l’helicopter money puisse servir de tremplin à l’instauration pérenne d’un revenu de base. On trouve par exemple dans les écrits de Yoland Bresson l’idée de l’émission de dettes perpétuelles par le gouvernement comme un moyen clé d’amorçage d’un revenu d’existence, laissant le temps au gouvernement d’adopter les lourdes réformes fiscales et sociales nécessaires permettant d’aboutir à une solution durable de financement du revenu de base. D’autres auteurs comme Stéphane Laborde ont même fondé des théories monétaires autour du concept du revenu de base 3, en théorisant le fait que le revenu de base devrait être le canal de transmission permanent de la création monétaire. Kevin Spiritus et Willem Sas proposent quant à eux d’envisager une forme d’helicopter money comme mécanisme pérenne de stabilisation macro-économique pour la zone euro.

Bien que ces théories monétaires sont encore largement considérées comme farfelues, il se pourrait bien que le temps leur donne raison. Bientôt dix ans après le déclenchement de la crise financière des subprimes, l’ensemble des banques centrales font face à une inefficacité de leurs politiques spectaculairement corrélée à la taille de leur bilans comptables. En réalité, c’est tout le bagage théorique des banquiers centraux qui est remis en cause. Les banques centrales n’ont ni su prévenir la crise, ni ne savent la guérir : On assiste à une véritable crise intellectuelle de la discipline qui fait le terreau des propositions hétérodoxes telles que l’helicopter money.

Un récent sondage Bank of America-Merrill Lynch montrait qu’environ 40 % des gestionnaires de portefeuille s’attendent à ce qu’une grande banque centrale adopte une politique d’helicopter money d’ici 12 mois. Reste à voir quelle sera la première banque centrale à faire le pas, et si les partisans du revenu de base sauront se saisir de cette opportunité pour transformer l’essai en réussite.



1.  Money creation in the modern economy, Bank of England Bulletin, 2014.


2.  The Distributional Effects of Asset Purchases, Bank of England, 12 juillet 2012.


3.  Théorie relative de la monnaie.

Catégories
Analyses

Game over Bitcoin, à quand des monnaies virtuelles au service de l’humain ?

La monnaie virtuelle Bitcoin est la preuve que les monnaies cryptées distribuées ont de l’avenir, mais ses défauts soulèvent des critiques justifiées. Il est temps de passer à l’étape suivante de la révolution monétaire pour créer un système au service de l’humain.

Article initialement publié sur Ouishare.net le 24 juillet 2013. Merci à Arthur de Grave pour la traduction.

Quand Bitcoin a démarré en 2009, il ne s’agissait que d’un obscur projet crypto-anarchiste. Aujourd’hui Bitcoin est devenu un sujet super hype dans la communauté mondiale des utilisateurs d’internet – et même au delà. Des squats de Londres à Kreuzberg, le quartier alternatif de Berlin, tout le monde n’utilise pas Bitcoin, mais tout le monde en parle. De quoi s’agit-il ? On peut décrire Bitcoin comme une monnaie P2P chiffrée, c’est à dire un système monétaire décentralisé, distribué, qui permet d’effectuer des transactions anonymes et relativement sécurisées sans aucune autorité centrale. Au lieu d’être émise et gérée par un système bancaire opaque, les unités monétaires de Bitcoin sont créées par chaque utilisateur grâce à une logiciel open-source et des algorithmes malins qui assurent la sécurité du système contre la fraude. De cette manière, pas besoin d’autorité centralisée pour faire tourner le système : il s’auto-contrôle. Si certaines rêvent que le bitcoin s’impose comme véritable alternative aux euros ou au dollar, aujourd’hui, le système demeure essentiellement utilisé pour effectuer des dons en ligne, acheter des services d’hébergement, jouer à des jeux d’argent en ligne, ou encore l’achat de stupéfiants.

Les usages demeurent donc limités, mais tout le monde s’accorde néanmoins à dire que Bitcoin est une formidable preuve de la validité du concept de monnaie P2P, du moins du point de vue technique. Beaucoup saluent aussi le fait que ce projet a réussi à ouvrir un débat important sur les défauts du système monétaire actuel. Mais Bitcoin est-il vraiment la bonne réponse ? De plus en plus d’économistes et de cyber-activistes pensent le contraire.

“Un système conçu pour créer des milliardaires en bitcoins”

Bitcoin fait l’objet de deux sortes de critiques. Technique, d’abord. Système sans autorité centrale et anonyme, Bitcoin est d’une grande aide pour les trafiquants de drogue, les vendeurs d’armes, et tout ceux qui opèrent sur le marché noir. Sébastiano Scrofina, co-fondateur de la monnaie complémentaire Dropis, a également recensé d’autres critiques. Mais les accusations les plus virulentes sont davantage économiques que techniques Le design même de Bitcoin est dénoncé.

Bitcoin a été conçu par des personnes qui croient en une certaine vision de l’économie. Bitcoin est conçu pour être comme de l’or, pour privilégier l’accumulation — Michel bauwens, P2P Foundation

Bitcoin peut être décrite comme une monnaie déflationniste, ou encore comme une simple marchandise virtuelle. Car, comme tout métal précieux, la valeur des unités de bitcoins dépend de leur rareté — leur nombre est limité à 21 millions. Pour les libertariens, ceci est justement tout l’intérêt du système. Mais pour les autres, il s’agit d’un vrai bug, comme l’explique Yannis Varoufakis, un économiste grec reconnu :

Pour faire simple, si Bitcoin arrive à pénétrer les marchés, cela signifierait qu’une quantité croissante de biens et services seraient échangés en bitcoins. Par définition, le taux d’augmentation de ces biens et services serait largement supérieur au rythme d’approvisionnement des bitcoins. En gros, une quantité limité de bitcoins devra faire face à une quantité croissante de biens et services. Et ainsi, la quantité disponible de bitcoins par unité de production va chuter, ce qui causera une déflation monétaire.

Felix Salmon, chroniqueur de Reuters, explique pourquoi cela est néfaste :

L’inflation est mal, mais la déflation est pire. Pourquoi ? Parce que dans un environnement déflationniste, personne ne dépense son argent — puisque quel que soit ce que vous voulez acheter, vous êtes sûr qu’il sera moins cher demain ou après demain. Et donc, les gens thésaurisent et ne dépensent que très sporadiquement, pour assurer les besoins les plus essentiels. Même les employeurs ne vont certainement pas dépenser pour embaucher puisque quelle que soit la productivité de la force de travail, ils s’en sortiront toujours mieux en conservant leur argent et en ne payant personne.

Essayons de résumer : puisque les unités de bitcoins sont créées à un rythme de plus en plus lent alors que de plus en plus de personnes rejoignent le système, la valeur des unités de monnaie ne peut qu’augmenter, alors que le prix des biens et service diminue. Par ce procédé, les nouveaux entrants ne peuvent obtenir qu’une plus petite part de la masse monétaire de bitcoins — à moins qu’ils ne soient déjà assez riches en monnaies officielles pour acheter des bitcoins. “Bitcoin crée de l’asymétrie et des inégalités là où il n’y en a pas” conclut Izabelle Kaminska, journaliste au Financial Times, “C’est un système conçu pour créer des millionnaires de bitcoin.

Au sommet de la pyramide de Bitcoin, 78 entités

L’existence de millionnaires de Bitcoin n’est pas un mythe. En examinant le “graph” de Bitcoin (pdf), la base de donnée géante des transactions réalisées depuis le lancement du système, les chercheurs Dorit Ron et Adi Shamir ont fait de fascinantes découvertes. En premier lieu, ils ont réussi à estimer que 59,7% des unités bitcoins sont ‘dormantes’, c’est à dire que la majorités des pièces virtuelles sont stockées au lieu d’être dépensées. Plus intéressant encore, les chercheurs ont démontré que 97 % des comptes (et donc des usagers) disposent de moins de 10 bitcoins, alors qu’à l’inverse, une poignée de 78 comptes s’accaparent plus de 10.000 bitcoins. Enfin, les chercheurs sont parvenus à identifier seulement 364 transactions de plus de 50,000 bitcoins. Et que “toutes ces importantes transactions de provenaient que d’une seule transaction initiale qui fut opérée en novembre 2010”.

Finalement, un petit groupe de privilégiés contrôle la quasi-intégralité du système Bitcoin. Qui sont ces gens ? Des recherches complémentaires menées par Sergio Lerner suggèrent que l’un de ces millionnaires ne serait autre que le mystérieux Satoshi Nakamoto, prétendu inventeur de Bitcoin. Puisque Nakamoto était certainement le premier utilisateur du système, Lerner a pu retracer toutes les transactions liées à son compte, et estime qu’il possèderait environ 980.000 bitcoins, soit la bagatelle de 110 millions de dollars. Si vous n’êtes pas sûrs de quoi penser de tout cela, lisez ce conseil que donnait Julian Assange à Eric Schmitt, le CEO de Google, en juin 2011:

Cela signifie que vous devriez rejoindre Bitcoin maintenant, très tôt. Vous devez être un “early adopter”. Parce qu’un jour, vos bitcoins vaudront très très cher.

“Comment Bitcoin pourrait-il aider les Grecs?”

Scròfina pose la question d’un ton cynique. Du point de vue de la répartition des richesses, on pourrait attendre mieux d’une monnaie peer-to-peer. Varoufakis, l’économiste grec justement, conclut que l’idée d’une “monnaie dépolitisée capable de subvenir aux besoins d’une économie industrielle avancée” est une fantaisie. Il argumente :

Est-ce que ce système monétaire pourrait calibrer la provision de monnaie à long terme de manière à améliorer l’effet déflationniste tout en faisant pencher la balance du coté des transactions réelles plutôt que la spéculation ? Pour ce faire, il faudrait que Bitcoin ait une banque centrale, ce qui irait bien entendu à l’encontre du but même de Bitcoin d’avoir une monnaie virtuelle complètement décentralisée.

Cela signifierait-il donc que le projet idéaliste de construire une monnaie virtuelle décentralisée serait caduque ? Tous les détracteurs ne le pensent pas. Michel Bauwens — fondateur de la P2P Foundation, institution pionnière dans l’utilisation de Bitcoin — a lui aussi sensiblement retiré son soutien à Bitcoin, qu’il a fortement critiqué lors de son intervention au OuiShare Fest. Mais contrairement à Varoufakis, il demeure optimiste :

Merci Bitcoin, car maintenant nous pouvons faire quelque chose de mieux ! — Michel Bauwens, P2P Foundation

Des propos fortement applaudis par l’audience résumaient assez bien deux jours d’intenses discussions sur les monnaies virtuelles — et un large consensus autour de l’idée qu’il nous faut une alternative à Bitcoin.

Après Bitcoin, par delà la rareté

Juste avant l’intervention de Bauwens, un consensus avait émergé parmi les intervenants d’un panel dédié aux monnaies virtuelles : les prochaines monnaies devraient soutenir l’économie réelle et être basée sur la confiance plutôt que la rareté. Mais par où commencer ? “Nous devons démanteler l’idée que que l’argent est une marchandise, une réserve de valeur”, explique Scròfina. Dans ces slides, il soutient l’idée d’un système monétaire post-rareté :

https://web.archive.org/web/20210928233312if_/https://fr.slideshare.net/slideshow/embed_code/12603194

Cette analyse entre en écho avec celle de Izabella Kaminska, la journaliste-blogueuse du FT Alphaville :

Nous devons arrêter de réfléchir en termes monétaires et regarder les richesses réelles qui nous entourent, la croissance globale du niveau de vie dans le monde. La richesse est là, elle a simplement besoin d’une meilleure distribution.

Tout comme Varoufakis, Kaminska pense que c’est le rôle des institutions de le faire. Mais le même objectif pourrait-il être accompli dans le cadre d’une monnaie décentralisée, sans État ? De nombreuses monnaies virtuelles alternatives cherchent à accomplir cela. Par exemple, Freicon et Litecoin sont deux projets qui utilisent en partie le code source de Bitcoin, mais avec des différences tangibles. Le second a une plus grande base monétaire (jusqu’à 84 millions d’unités au lieu de 21 million pour Bitcoin), ce qui facilite la possibilté d’obtenir des Bitcoins. Avec Freicoin — qui signifie “monnaie libre” en allemand — la masse monétaire peut s’accroître jusqu’à 100.000 unités, et de plus, Freicoin est une monnaie fondante, c’est à dire que les unités de monnaie perdent 5% de leur valeur chaque année. Le site web du projet explique :

Une monnaie fondante force l’intégralité du stock de monnaie à circuler, quel que soit le désir d’accumulation. Les banques, les financiers, et les entreprises ne peuvent plus thésauriser en attendant des taux d’intérêts plus élevés ou un climat plus favorable pour investir, car le démurage (caractéristique d’une monnaie fondante) agit comme une taxe sur l’argent dormant. La monnaie perd en permanence de la valeur, du coup l’incitation est davantage à consommer dès que possible pour ses besoins vitaux ou à investir à long terme, ce qui stimule la croissance économique, créant traditionnellement des emplois au passage.

En écrivant cet article, on m’a également très souvent cité le projet Ripple. Plus qu’une monnaie virtuelle, Ripple est un protocole de paiement qui peut être utilisé avec n’importe quelle autre monnaie telle que Bitcoin, ou encore l’euro ou le dollar. Ripple permet d’opérer des paiements en P2P sur la base des réseaux sociaux existants, en les transformant en réseaux de confiance par lesquels transitent les transactions.

“Avec Bitcoin, les ordinateurs sont les pairs, et non les utilisateurs”, assurait Michel Bauwens au OuiShare Fest. Un autre projet, plus radical encore, vise précisément à faire l’inverse. Ce projet est né en France et s’appelle Open Universal Dividend Currency (open UDC). Comme Bitcoin, Open UDC est un protocole distribué d’échange de monnaies. Mais la grande originalité de ce système réside dans le fait que tous les utilisateurs se verront périodiquement verser le même dividende, un peu à la façon d’un revenu de base. Concrètement, comme cela fonctionne ? À la différence des autres monnaies virtuelles qui intègrent un revenu de base (tel que OCCCU, la monnaie alternative d’Occupy Wall Street), nul besoin de taxe dans open UDC pour distribuer la monnaie aux utilisateurs. Open UDC émet tout simplement de nouvelles devises, comme par magie — mais en prenant soin de ne pas faire marcher inconsidérément la planche à billets. Si Open UDC n’a pas encore été lancé, on sait d’ores et déjà que la création de monnaie sera gérée par un algorithme prenant en compte deux variables : le nombre d’utilisateurs d’Open UDC et la durée de vie moyenne d’un utilisateur au sein de la communauté. L’idée est que tout au long de sa vie, chaque membre de la communauté reçoive la même part relative de monnaie émise que tous les autres. De cette manière, “la quantité de monnaie en circulation croît de façon constante, ce qui évite qu’une minorité active n’en accapare une part excessive aux dépends de tout le monde”, me’expliquait l’un des contributeurs du projet. “Le système laisse toute la place aux nouveaux arrivants, afin que chacun puisse commencer à échanger sans avoir à s’endetter au préalable.” Sur le site officiel, le projet est ainsi décrit : “Open UDC permet aux gens d’échanger des biens et services virtuels dans un esprit d’équité, dans l’espace entre les membres actuels, et dans le temps entre membres actuels et membres futurs.

Changer la culture de l’argent

La monnaie idéale serait-elle donc à portée de main ? Sebastiano Scrofina reste prudent : “En théorie, Open UDC pourrait marcher, mais en pratique, il ne suffit pas de mettre un protocole sur pieds. Il faut avant tout une communauté d’utilisateurs qui se font confiance.” Un constat qui ne manque pas d’ironie si l’on songe que Bitcoin est précisément bâti sur le principe opposé : la méfiance. Bitcoin est conçu pour que personne ne doive rien à personne. Les utilisateurs mènent leurs transactions à leur terme avant de se volatiliser complètement.

De ce point de vue, Bitcoin est antidémocratique. Le système est basé sur la méfiance plutôt que la confiance, et il évite d’endosser une quelconque responsabilité. Et pour cause : il n’existe en son sein aucune entité identifiable susceptible d’endosser cette responsabilité. C’est un mécanisme nihiliste, une alternative séduisante uniquement pour ce qu’il y a de pire. — Felix Salmon

À ce stade, on ne peut s’empêcher de se demander : si Bitcoin est si affreux, pourquoi est-il utilisé par tant de monde ? Probablement parce qu’en dernière instance, la monnaie est une question de culture : aussi longtemps que les gens s’obstineront à considérer la monnaie comme une marchandise, ils préféreront les devises qui autorisent l’accumulation, la spéculation et la concurrence entre utilisateurs. La bonne nouvelle est que l’économie du partage, qui connaît à l’heure actuelle un développement rapide, change notre culture en profondeur en créant un contexte d’abondance croissante et rendant à l’humain sa place d’unité fondamentale des échanges économiques. Si nous adhérons véritablement aux valeurs qui sous-tendent l’économie collaborative, il est temps de revoir nos ambitions à la hausse et de créer des systèmes monétaire décentralisés que cette nouvelle économie mérite : des monnaies réellement fondés sur l’humain.

Catégories
Analyses Tribunes

La leçon de capitalisme de l’Islande

Tribune publiée sur le site de la RTBF

Devenue célèbre pour avoir dit non par deux fois à un référendum sur le remboursement de sa dette vis-à-vis du Royaume-Uni et des Pays-Bas, l’Islande est devenu l’élève modèle des Indignés et de certains économistes. Mais l’histoire de la crise islandaise demeure largement mal interprétée.

Contrairement à la Grèce, la dette de l’Islande n’est pas liée à une mauvaise gestion des comptes publics, mais à ses banques. Avant 2008, les établissements islandais pratiquaient le ‘carry trade’, une technique de spéculation qui consiste à emprunter de l’argent dans une devise peu chère comme le yen pour effectuer des placements dans une devise offrant des taux d’intérêts plus élevés, en l’occurrence la couronne islandaise.

50 milliards partis en fumée

Pour ne rien arranger, les banques islandaises proposaient à leurs clients étrangers des taux d’intérêts très avantageux, leur permettant de drainer des milliards d’euros et de livres de dépôts.
Mais patatras, la crise des  » subprimes  » passe par là, et rapidement, ces banques se retrouvent étouffées par le gel des marchés interbancaires, ainsi que la chute des cours de bourse. Environ 50 milliards de dollars partiront ainsi en fumée, provoquant l’effondrement immédiat du système bancaire islandais et forçant l’Etat islandais à procéder à la nationalisation des trois principales banques de l’île.
Parmi elles, la banque Landsbanki – via sa banque en ligne Icesave – laissa ses 340.000 clients britanniques et néerlandais sur le carreau, en leur bloquant l’accès à leurs comptes en ligne le 8 octobre 2008 .

Reculer pour mieux faire sauter la banque

Mais l’Islande, qui fait partie de l’Association Européenne de Libre Echange (AELE), se devait de garantir les dépôts des clients de ses banques. Or, comme la banque Icesave opérait en Europe via une branche (et non une filiale), c’est à Rekjavik qu’il incombait de rembourser la garantie légale de 20.000 euros par client.
Mais au moment de l’effondrement bancaire, le gouvernement islandais, soucieux de préserver son économie nationale, ne peut honorer une telle obligation. Les autorités financières britanniques et néerlandaises décident alors de rembourser elles-mêmes les clients d’Icesave à hauteur de la garantie des dépôts de leur pays, avant, bien sûr, de demander à l’Islande de rembourser les 7 milliards d’euros débloqués.

Les Islandais disent deux fois « non »

A la faveur d’une accalmie des marchés, un long processus de négociations commença entre les trois gouvernements britanniques, néerlandais et islandais, afin de trouver un accord sur le remboursement des créances étrangères de Landsbanki.
Mais c’était sans compter la réaction du peuple islandais, qui demanda un référendum sur la question. La suite de l’histoire est désormais bien connue: les Islandais rejetèrent par deux fois ce texte.
Mais, si le « non » des Islandais lors du second référendum a été très médiatisé, beaucoup pensent à tort que l’histoire s’arrête là, et que l’Islande ne paiera pas. C’est tout le contraire : un premier versement a même déjà été effectué dans l’indifférence totale.
En effet, si l’Islande a refusé de payer jusqu’à maintenant, ce n’est pas seulement parce qu’elle estime que le gouvernement n’a qu’une obligation de moyen vis-à-vis du mécanisme de compensation des déposants et qu’il se devait de protéger son économie nationale avant tout. Ce n’est pas non plus uniquement parce qu’elle reproche au Royaume Uni et aux Pays-Bas les pressions subies, via le FMI, l’Union Européenne, ou encore l’usage de la loi anti-terroriste par Londres (!), afin de geler les actifs de la branche de Landsbanki en Angleterre.
Ce que l’Islande fait valoir depuis longtemps à l’autorité de surveillance de l’AELE, c’est que la banque Landsbanki sera de toute façon en mesure de rembourser directement les autorités financières britanniques et néerlandaises, une fois que la liquidation de ses actifs aura été achevée. C’est ce qu’elle a commencé à faire le 7 décembre dernier en procédant à un premier versement d’environ 2 milliards d’euros, soit près d’un tiers de la dette de la banque.
Malgré tout, la procédure judiciaire entamée par l’autorité de surveillance de l’AELE se poursuit. Le 14 décembre, elle décidé de l’assigner en justice pour son non-respect de la directive européenne sur la garantie des dépôts qui exigeait que l’Islande rembourse les Pays-Bas et le Royaume Uni au plus tard un an après la faillite d’Icesave. Mais dans le pire des cas, l’Islande sera simplement obligée d’accélérer les remboursements, l’autorité de surveillance n’étant pas habilitée à condamner les États membres à payer des pénalités.

« L’Islande n’avait pas le choix »

Finalement, le cas de l’Islande n’est pas un pied de nez au capitalisme, mais relève plutôt de la logique de base du capitalisme dans lequel les investisseurs qui ont pris des risques perdent parfois, tandis que les clients à qui l’on avait promis des garanties seront remboursés.
Pendant ce temps, l’Europe, elle, fait l’inverse. La BCE empêche, par exemple, que l’on inflige des pertes aux créanciers de la Banque irlandaise en faillite, Anglo, préférant prêter 1.000 milliards d’euros à trois ans aux banques pour les aider à se refinancer. En Grèce, le dernier plan de sauvetage prévoit au moins 30 milliards d’euros d’aide aux banques grecques pour leur recapitalisation. Bref, on fait tout pour éviter que les banques ne soient trop en difficultés.

L’Islande serait-elle un modèle à suivre pour l’Europe ? Le ministre des finances islandais, Steingrimur J. Sigfusson, interrogé en 2011 par Bloomberg , se gardait bien de donner des leçons:

« Ce qui s’est passé en Islande, c’est une situation d’urgence qui ne pouvait être évitée. Ce que nous avons fait en 2008 n’était pas de notre libre choix. C’était ça ou l’effondrement complet de l’économie islandaise.« 

Faut-il que le pire arrive pour que les règles du capitalisme soient appliquées ? C’est semble-t-il la leçon que l’Islande nous livre aujourd’hui.